Chapitre 7 sur les rives du lac de Cristal
La cité ressemblait plus à un village, si on ne tenait pas compte de sa superficie. Elle était si vaste, que depuis l'entrée de la ville, jusqu'au lac de Cristal, il y avait plus d'un millier de maison, toute bâtie sur un même modèle : des murs en pierre, surmontés d'un toit en chaume. La plupart étaient sur un étage, et parfois, certains bâtiments en possédaient deux ou trois, comme les auberges, et les boutiques des artisans, mais on était loin des immenses tours d'Adenador. Les rues étaient droites et pavées, menant toutes vers le centre de la ville, puis repartant de tout côtés. Quelques enfants jouaient sur devant leurs maisons, et je ne vis aucune trace de mendiant ou de sans abris comme j'avais pris l'habitude dans voir à Adenador. Cette cité semblait calme et paisible, mais je n'étais pas tranquille. En cas d'attaque, ce n'était pas les fins murs de pierre qui serpentaient autour de la ville qui allait la protéger.
Alors que la nuit commençait à tomber, il nous fallut trouver un endroit pour dormir. Nous nous arrêtâmes devant une auberge nommée : le cristal de la nuit. Avant d'en franchir la porte, je crus voir quelqu'un qui nous observait au loin, un homme grand vêtu d'une cape et dont un capuchon noir masquait le visage, mais à peine avais-je cligner des yeux, qu'il avait disparut. Nous entrâmes dans l'auberge et demandâmes une table. Après avoir précisé à l'homme qui nous servait que nous désirions également manger, Ner déclara avec entrain :
- Enfin, nous allons pouvoir festoyer, je ne sais pas vous, mais moi j'ai une faim de loup !
- N'oublie pas, le conseillais-je, que nous ne sommes seulement au début du voyage, et qu'il vaudrait mieux économiser notre argent pour quelque chose de plus utile.
- Pense donc, riait Meltron, pour que nous nous fassions voler par des brigands, oui. Demande ce que ton ventre désire, c'est moi qui paye aujourd'hui.
Et il partait d'un bon rire. Nous eûmes, en effet, droit à un véritable festin. Les volailles, succédant au poisson, puis au maïs grillé, le tout entrecoupé de longues gorgée d'un boisson alcoolisée qu'ils nommaient la fereva, ce qui signifiait la lave. Ce nom n'avait pas été choisit sans raison, car aux premières gorgées, on sentait la gorge qui nous brûlait à tel point, que nous étions obligés de boire de l'eau. Mais après un certain temps, nos gosiers s'habituèrent et le liquide nous parut moins fort. Après le repas, n'arrivant plus très bien à marcher droits, nous demandâmes une chambre et partîmes nous coucher. Je me rappelle toutefois avoir pensé qu'on devait recevoir une somme agréable lorsqu'on était chef de guerre.
Le lendemain, je me réveillai avant les autres et allai faire quelques pas sur la rive du lac. J'avais la bouche pâteuse, et une terrible migraine, si bien qu'une fois arrivé au bord de l'eau, je plongeais sans prendre le temps d'ôter mes vêtements. Lorsque j'en ressortais, je vis une petite fille assise sur un rocher qui me regardait. Je m'approchais d'elle, et vis qu'elle s'apprêtait à s'enfuir.
- N'aie pas peur petite, lui dis-je, je ne te veux aucun mal. Comment t'appelle-tu ?
Hésitant entre l'envie de fuir et celle de rester, elle finit par me répondre :
- Je m'appelle Enea, monsieur.
Elle avait des cheveux noirs, coiffés sur le côtés, et de petits yeux marrons. Sa peau était pâle, sans être complètement blême. Elle devait avoir sept ou huit ans, mais j'étais certains qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Ses vêtements, était vieux et déchirés à certains endroits. Je compris qu'elle devait certainement vivre dans la misère. Je compris que Nertedas n'était pas exempt de pauvreté, seulement celle-ci se cachait, et à l'image de cette petite, fuyait ceux qui l'approchaient. En la voyant, si frêle et si faible, je m'en voulus d'avoir tant manger la veille, mais les regrets ne servaient à rien.
Je lui tendis une pièce d'or, ce qui lui permettrait d'acheter un peu à manger, puis lui demandait :
- Ou sont tes parents ?
- Ils sont morts, me répondit-elle, sans aucune émotion.
Je ne fus guère surpris. Les orphelins n'étaient pas si rares dans cette période de trouble, mais j'avais de la peine pour cette petite.
Soudain, je remarquai trois cavaliers qui s'approchaient de nous. Je portai la main à la taille, pour constater que je n'avais pas mon épée. J'avais dû la laisser dans la chambre. Ils nous encerclèrent et l'un deux pointa une lance sur ma poitrine. Oh, comme je regrettais mon épée, même si elle ne m'aurait sans doute pas servi à grand-chose. Les cavaliers portaient de lourdes armures de métal, et des casques ne laissaient apparaître de leur visage uniquement les yeux. Quant à leurs montures, c'étaient de grands et hauts chevaux noirs.
- Pousse-toi, hurla l'homme qui me menaçait, ce n'est pas toi qu'on veut, c'est la gamine.
- Quel genre de lâche peut s'attaquer à une petite fille ?
En voyant les regards des deux autres cavaliers se croiser, je sentis qu'ils n'étaient pas vraiment de l'avis du troisième, mais comme ce dernier semblait être le chef, ils n'avaient pas trop le choix.
- On ne fait qu'obéir aux ordres, maintenant écarte-toi.
J'étais bien décidé à ne pas bouger, comme pour rattraper mon manque de bravoure lors du dernier combat, mais je sentis qu'une autre raison me poussait à protéger cette fillette. Protéger. Ce mot résonnait dans ma tête. Non, ce n'était pas le moment de me laisser aller aux sentiments, je devais rester fort pour me battre.
- Les ordres de qui ?
Cela ne m'intéressait pas particulièrement, mais je devais gagner du temps. Peut-être Meltron allait-il arriver dans la rue et me venir en aide, ou peut-être Nal et Ner, avec leurs arcs. Je n'avais sur moi qu'un petit couteau qui semblait bien ridicule face aux lances des cavaliers. L'homme commençait à s'énerver, et je sus qu'il n'hésiterait pas longtemps avant de me tuer.
- Ça ne te regarde pas ! Pousse toi, c'est mon dernier avertissement.
Je le savais, il commençait déjà à s'emporter. Oh mais qu'attendaient mes compagnons pour me venir en aide. Je me rappelais soudain que je ne leur avais pas dit ou je me trouvais, donc même s'ils me savaient en danger, ils devraient d'abord me trouver, en supposant qu'ils fussent réveillés. Non, cette fois, je devais me débrouiller seul.
Soudain, l'homme arma son bras prêt à m'embrocher au sol, mais je roulai sur le côté et la lance frappa sur les rochers. Je la saisis des deux mains et entraînai le cavalier à terre, avant de l'achever avec sa propre arme. Je me relevai ensuite, assez loin du cheval qui avait commencé à ruer, et jetais la lance sur l'un des autres cavaliers. Celui-ci s'effondra à terre sur le dos. Le dernier poussa un cri de rage et fonça sur moi au galop, semblant totalement oublier la fillette. Je l'évitai habilement et, lui saisissant le bras, le fis tomber au sol. Je m'approchai de lui et posai la lame de mon couteau sur sa gorge avant qu'il ne se relève.
- Dis-moi qui est ton maître et j'épargnerai ta vie.
- Ahhhh...ah, pitié, ne me tuez pas, je vous en prie !
J'accentuai la pression sur ma lame et un mince filet de sang s'écoula sur sa gorge.
- Pitié, me dit-il, Sarenr...il s'appelle Sarenr...
Oubliant ma promesse, je lui tranchai la gorge avant de me tourner vers la fille. Celle-ci était debout devant le cheval, qui continuait de ruer. Elle semblait totalement paralysée par la peur et n'avait pas le bon sens de s'éloigner. Je lui criais de reculer, mais elle ne semblait plus capable de m'entendre, résultat : elle reçut un coup de sabot sur le front et tombait sur le rocher, se cognant la tête au passage. Je fis fuir le cheval, puis m'agenouillai auprès de la petite et passai la main devant son nez. Par chance, elle respirait encore, mais le choc lui avait fait perdre connaissance.
à suivre