Déboulant dans le couloir désert, je me rendis compte que je ne savais pas encore que faire. Rejoindre le champ de bataille aurait été stupide. Je venais de gagner la liberté, maintenant, il me fallait rester en vie. Je devais donc trouver le moyen de quitter la cité.
J'entrais dans l'une des salles qui longeaient le couloir à la recherche de quelques armes qui pourraient compléter mon équipement. La pièce dans laquelle je venais de pénétrer n'était pas une cellule, loin de là. Un grand désordre y régnait, mais un désordre propre, en quelques sortes.
Une grande table de chêne se dressait en son milieu et quelques chaises en bois y étaient maladroitement appuyées. Ce devait être la salle des gardes. Sur la table, il y avait quelques chopes de métal encore à moitié pleine pour certaines, d'autres étant à moitié vide. Leurs propriétaires avaient sans doute dû partir précipitamment en entendant l'alarme résonner dans la cité et, dans son élan, l'un d'eux avait renversé son verre sur la table, répandant son contenu sur le sol. Dans un coin, quelques lances étaient appuyées contre le mur et un long arc était déposé au sol, cependant comme il n'y avait aucune flèche, je ne jugeais pas utile de l'emporter. Je n'étais pas vraiment sûr de savoir habilement m'en servir de toute façon. Contre le mur de gauche, il y avait une large fenêtre sans vitre qui donnait sur la plaine. Elle était bien grande malgré sa position, sans doute parce que la tour était trop haute pour que les flèches soient un danger, à moins d'avoir un arc très puissant. Cette salle se trouvait quand même au dessus de la plupart des murs et des autres tours. Il est d'ailleurs étrange de penser que le plus haut bâtiment de la cité put servir de prison.
Par la fenêtre, je pouvais voir au loin les armées qui s'affrontaient sans fin dans la plaine. Pensez donc, on ne prend pas d'assaut une citadelle comme Adenador avec une poignée d'hommes ! C'étaient là des milliers de soldats qui s'affrontaient avec une rage qui ne pouvait qu'augmenter. Un scintillement proche du sol attira mon attention. Je me rendis compte que la distance m'avait joué un tour. Aussi loin, cette lumière devait être à des centaines de mètres du sol, pourtant cela brillait assez fort pour que je la visse de la cité. Qu'est-ce que ça pouvait bien être ? Soudain, le scintillement s'intensifia et une fraction de seconde plus tard, un énorme jet de flamme tomba du ciel sur le champ de bataille, laissant derrière lui une traînée de braises rougeoyantes. Je reculais de quelques pas, encore tremblant par ce que j'avais vu. Un dragon ! Ils avaient amenés un dragon ! Je restais un instant à la fois choqué et terrifié, tentant d'évaluer les conséquences que cela pouvait avoir. Je rassemblai tous ce que savais sur ces créatures mythiques terrifiante et compris que je m'étais trompé. Aucun dragon n'accepterait d'aider des humains, ils se sentaient bien trop intelligents et trop fiers pour ça. Celui-ci avait dû s'inviter tout seul et apparemment il attaquait tout autant les deux camps au gré de ses envies ou plutôt au hasard. Je quittais la pièce, comprenant que je devais fuir la cité au plus vite.
Apparemment, les couloirs n'étaient plus aussi déserts, car cinq soldats s'avançaient vers moi et, à en juger par leur armure de cuir et leurs épées, ils faisaient partie de l'armée ennemie. Mais comme la cité qui se faisait attaquer m'avait condamné à mort, ils n'étaient pas non plus mes alliés. Je vais donc employer le terme d'assaillants plutôt qu'ennemis. En fait, comme je l'ai appris plus tard, c'était le peuple des Nalerans.
Préférant éviter de recevoir une de leur dague dans le dos si je tentais de m'enfuir, il ne me restait qu'à les affronter. J'avais beau être parvenu à me débarrasser de deux d'entre eux par la ruse, je n'étais pas un guerrier et il était inutile d'espérer faire de même avec ceux-là, je serais sûrement mort avant d'avoir pu ouvrir la bouche. Armé de l'épée du guerrier Naleran et de tout le courage dont je pouvais faire preuve devant une telle situation, je me précipitais sur eux. Evitant de justesse un coup de lame au visage je tentais de transpercer le plus proche de moi, mais mon attaque ridicule fut parée avec facilité par cet homme. J'avais beau être vif et agile, eux avaient des centaines d'heures d'entraînement en plus. Le combat était toute leur vie, que pouvais-je faire alors ? Prenant conscience que je n'étais guère dangereux, l'homme demanda aux autres de reculer, histoire de me laisser quand même une petite chance.
Profitant du moment où il se retournait, je me jetais sur lui. C'était traître, certes, mais comme je n'avais pas le sens de l'honneur qu'ont les guerriers aguerris, je préférais cela à une mort certaine. Mais mon attaque fut loin d'avoir l'effet escompté. Il glissa d'un pas sur le côté et je m'écrasai au sol devant lui. Il leva son arme, prêt à en finir. Mon sort désormais ne dépendait que de deux chose, un petit coup de pouce du destin ou alors un peu de pitié de la part du soldat. Ce fut le destin qui s'en mêla et il faut croire que la chance ne m'avait pas abandonnée. Il y eut un grondement assourdissant et le mur se fracassa, projetant les guerriers un peu n'importe où et moi avec.
En me relevant, je vis que le couloir était dévasté. Apparemment, un jet de catapulte était parvenu jusqu'à la tour et avait arraché la moitié nord du dernier étage.
Si j'étais resté dans la salle de garde, j'aurais sans doute péri dans les décombres. Non loin de moi, gisait le guerrier que j'avais combattu. A en juger par le bloc de pierre qui enfonçait sa poitrine et le sang qui se répandait sur le sol, il ne se battrait plus jamais. Les autres soldats avaient disparus. Je me relevai douloureusement. J'avais de petites écorchures un peu partout et j'éprouvais une terrible douleur au jambes, mais rien de bien sérieux.
Je regardais dehors par le mur détruit, pour constater que la guerre avait envahi la ville, mais ce n'était plus les armées qui s'affrontaient désormais. La plupart des Nalerans étaient morts et les autres avaient fuis, mais le dragon ne semblait pas s'intéresser à eux. Il volait au dessus de la ville, décrivant des courbes gracieuses, fondant sur les archers et les déchiquetant et parfois crachaient un torrent de flamme sur la cité. Les soldats de la plaine se hâtaient de revenir pour défendre la cité, mais ils étaient bien trop lents et arriveraient sûrement trop tard.
Je m'étais enfin relevé lorsque le dragon atterrit sur la tour. Je retombai brutalement en arrière, autant par la surprise que par le souffle que ses ailes avaient provoquées. Apparemment le dragon ne semblait pas savoir qu'il y avait quelqu'un près de lui. Il avait dû se poser là pour se reposer. Moi qui vantais les mérites de madame la chance, je sentis que j'avais de quoi lui en vouloir à présent. Vous le savez peut-être, mais les dragons ont l'odorat extrêmement sensible aussi, s'il ne m'avait pas vu tout de suite, il ne tarda pas à sentir ma présence. Comme les serpents, ils sont aussi capables de repérer la chaleur de leur proie et sa proie en l'occurrence, c'était moi.
Son corps était recouvert d'énormes écailles d'un noir de jais qui étincelaient au soleil et quelques pointes acérées dépassaient de son dos. Il se tenait sur quatre pattes, bien que celles de derrière étaient bien plus épaisses robustes. De son dos dépassaient deux ailes énormes qui pour le moment étaient repliées. Ses griffes, blanches comme de l'ivoire, étaient légèrement striées, mais aussi terriblement acérées. Quant à sa queue elle était longue et fouettait l'air avec vitesse.
Ses yeux de saphir se posèrent sur moi, et je sus qu'il était inutile de me cacher. Sa gueule s'ouvrit, alors qu'il poussait un terrible rugissement. Lorsqu'il abaissa la tête, je vis de minces volutes de fumée noire qui courraient le long de ses naseaux. Sachant ce qui allait arriver, je plongeais derrière les décombres, cherchant désespérément quelque chose pour me protéger. Je me saisis du corps du guerrier, seule chose assez grande que j'avais sous la main, et le tint fermement devant moi. De justesse, car un énorme jet de flamme s'échappa de la gueule du monstre et jaillit dans ma direction. Le feu créa en quelques secondes une atroce chaleur, si bien qu'il me sembla que l'enfer se déchaînait.
Heureusement cela ne dura que quelques seconde, mais c'était bien suffisant. Le corps du guerrier, que je tenais toujours entre mes mains, était à présent entièrement calciné. Le dragon dut croire qu'il m'avait eu, car il se retourna et regarda la cité qui était la proie des flammes, un feu dont il se savait responsable et dont il éprouvait une certaine fierté. Nul à présent ne serait assez fou pour le défier. Je posais la carcasse encore fumante qui m'avait sauvé et, je ne comprends pas encore aujourd'hui pourquoi j'ai fait ça, mais il y a certaines situations où il vaut mieux écouter son c½ur plutôt que sa raison, je ramassais mon épée et me jetais sur le monstre au moment même où il s'élançait dans le vide.
Je m'accrochai à un des piquants qui longeaient son cou, tandis qu'il filait vers le sol. Il se releva brutalement, manquant de peu de m'envoyer valser, mais je tins bon. Le vent me tirait en arrière, et mes muscles faisaient tout leur possible pour tenir, mais ils me faisaient un mal terrible. A chaque virage, je me retrouvais de l'autre côté, et à chaque virage je me rattrapais du mieux que je pouvais, mais soudain, je lâchai prise. Je sentis la mort approcher. Pourquoi donc avais-je fait une telle folie ? Mais si je devais mourir, je tenais à emporter ce lézard avec moi. Je tins mon épée vers le bas et tombai de plus en plus vite. Le dragon s'arrêta brusquement dans le airs pour remonter, mais pas moi. Comme ultime attaque, je lançais mon épée de toutes mes forces contre lui.
Aussi incroyable que cela put paraître et la chance dut s'en mêler fortement, je réussis. Ma lame tourna plusieurs fois sur elle même et finit par se planter dans un des yeux du dragon. Celui-ci poussa un cri terrifiant et s'enfuit à tire d'ailes. Quant à moi, je tombai et acceptai ma mort.


